Les Acadiens à Boulogne (1758-1764)

"Les Canadiens (Acadiens) sont arrivés icy de l'Acadie le 26 décembre 1758 et sont partis le 22 novembre 1764 pour la Cayenne, dans le vaisseau nommé Les deux Frères, appartenant à MM. Guillaume et Jean-François Coilliot", etc.

Ainsi s'exprime Jacques Cavillier, l'unique contemporain qui, à ma connaissance, ait parlé de cet évènement intéressant à plusieurs titres.

Pour trouver des renseignements sur le nombre des expatriés et sur leur séjour en notre ville, il faut parcourir un grand nombre d'actes déposés aux archives communales, dont le dépouillement attentif permet d'ajouter à la note si concise des chroniqueurs boulonnais, que les Canadiens (Acadiens) au nombre de 179 transportés par les ennemis de l'Etat, et qui habitaient en majorité sur la paroisse de St-Pierre et St-Paul, en l'île St-Jean, avaient été forcés par la tempête d'aborder à Boulogne.

Peut-être m'excuserait-on si, à propos de cet épisode du grand drame colonial, je répétais ce que l'histoire a dit de la lutte qui amena 1a perte de la colonie française par excellence, et si je m'indignais contre la barbarie que les Anglais renouvelèrent au XVIIIe siècle d'une déportation en masse de vaincus dont l'indomptable amour pour la mère patrie était le seul crime; mais cette répétition, si intéressante qu'elle pourrait être, n'en serait pas moins une répétition et je comprends différemment le devoir des travailleurs de province. S'ils veulent être utiles, qu'ils disent simplement ce que personne n'a dit, ce qu'ils peuvent dire sur le témoignage de documents non connus; n'eussent-ils que deux lignes de texte nouveau, ces deux lignes s'ajouteront au trésor de l'histoire, tandis qu'en agissant différemment ils restent des compilateurs dont tout le mérite est dans1'habilité de démarquage, habileté que quelques-uns poussent assez loin. Ne les troublons pas plus que leur conscience ne les trouble en leur petit métier et revenons aux Canadiens.

La date d'arrivée, précisée par Jacques Cavillier, reçoit une espèce de confirmation dans un acte de décès, inscrit sur le registre de l'hôpital le 27 décembre 1758. Il y eut dès le lendemain une première victime: les autres allaient suivre à peu d'intervalle et dans une proportion effrayante, comme nous le verrons bientôt.

Cent soixante-dix-neuf malheureux, tombés comme une charge supplémentaire sur une ville déjà obérée, on conçoit l'embarras de notre échevinage. Logement, chauffage, subsistance, il faut pourvoir à tout, et on a pourvu à tout, si nous en croyons le mémoire de Deulin où est inscrit le prix du montage des lits et le salaire de six hommes qui aidèrent à charger le bois porté aux Capucins pour les Canadiens.

Les bonnes âmes s'émurent aussi, et le bureau des pauvres étendit ses charités sur les naufragés. Mais il était du devoir de nos magistrats de faire connaître à l'intendant de Picardie que la Ville n'aurait pu continuer longtemps à subir une pareille charge qui incombait au Gouvernement, et l'intendant leur répondait le 6 janvier 1759 de s'entendre avec le subdélégué.

Que fut-il arrêté alors? D'après une lettre du 12 mars suivant, on apprend que les Canadiens (Acadiens) assimilés aux troupes de garnison, recevaient une solde du roi, six sous par tête, je crois, - et qu'ils étaient logés chez les habitants comme les soldats, avec plus de gêne cependant, "à cause des femmes et des enfants".

C'est pour remédier à cet inconvénient du logement, à cette charge pouvons-nous ajouter, car les Boulonnais avaient encore à supporter le régiment de Vierzet, que les maire et échevins, sous la date du 12 mars 1759, écrivaient à l'intendant, s'il ne jugeait à propos d'envoyer les Canadiens (Acadiens) dans les villes voisines, de les mettre à Desvres "où ils trouveraient à vivre à bon compte et de l'ouvrage pour tous, soit aux champs, soit dans les forêts, soit comme ouvriers d'une petite manufacture de frocs établie depuis longtemps."

L'intendant comprend bien la sollicitude de nos échevins pour leurs administrés; mais il ne veut pas que ce soit aux dépens des malheureux déportés. Il répond qu'il va examiner la proposition. Il tient surtout à ne pas faire sortir les "Acadiens" de Boulogne sans les mettre tout d'un coup en état de gagner leur vie, parce qu'il prévoit qu'ils cesseront de recevoir les secours du roi dès qu'ils quitteront la Ville.

Ces secours étaient modiques, et devinrent insuffisants lorsque la maladie atteignit tour à tour chaque famille exilée, épuisa toutes leurs ressources, tout leur crédit. Alors la charité inspira à l'un de nos magistrats un système de comptabilité dont il fit plus tard un aveu naïf à l'intendant d'Amiens, lorsqu'il lui écrivait le 22 février 1763, qu'il avait reçu du caissier de l'octroi les sols accordés aux habitants de l'île St-Jean, comme si ces habitants étaient restés au nombre de 179, car les sols de ceux qui mouraient servaient à payer les dettes contractées dans leur maladie.

Dans cette colonie transplantée, il y avait des exilés de tout âge, depuis les vieillards septuagénaires jusqu'aux enfants à la mamelle. Les misères supportées avaient débilité leur corps: ils furent une proie facile pour la mort qui les faucha sans pitié.

Que pouvaient-ils faire pour gagner leur subsistance en une petite ville sans industrie autre que la pêche et la course? La course de mer? Mais voilà ce qui va le mieux aux jeunes gens valides: ils y trouvent 1es moyens de se venger contre les Anglais leurs bourreaux. Tous n'ont pas la malchance de Joseph Dugast, l'un d'eux, embarqué comme novice à bord du Corsaire la Marquise de Nazelle, qui, pour entrée en exercice, subit un échouement, la perte de ses effets et le refus d'autres vêtements. Comment travailler à peu près nu, au mois de février, à bord d'un bateau? La rigueur du temps le force à quitter le Tréport où se trouvait le bâtiment et à venir chercher à Boulogne les secours qu'on lui refusait. Fut-il soupçonné de désertion par l'armateur? A peine arrivé en notre ville, il se rend chez le père de cet armateur qui promet d'en parler à son fils. Ce fils a mauvaise tête semble-t-il. Du moins on apprend par une enquête que, se faisant suivre de quatre fusiliers d'un prochain corps de garde, il se met à la recherche de Joseph Dugast. Apprenant "qu'il se chauffe chez Mme Sauvage" il entre, sabre nu, dans cette maison, et, sans explication, en porte deux coups sur le bras du novice. D'un troisième coup il menaçait la tête, lorsque l'intervention d'un voisin sauva la victime d'une mort certaine.

C'est du moins ainsi que Dugast raconte l'aventure; Mme Sauvage et deux autres témoins ne parlent que des coups de sabre sur le bras, "dont le sang jaillit abondamment." Dugast fut tellement saisi "qu'il n'eut la force ni de se plaindre ni de crier." La bonne Mme Sauvage veut le protéger, mais, l'armateur, le fils Bray, l'insulte, la menace, et oblige sa victime à le suivre chez son père.

Voilà bien un procédé de corsaire ?

Si tous les armateurs ne ressemblaient pas à celui-là, le métier présentait d'autres dangers. Ainsi, on constate bientôt qu'il y a sept Canadiens (Acadiens) dans les prisons d'Angleterre et nos registres de catholicité portent mention de services chantés pour le repos de l'âme de deux d'entre eux "morts au service du roi" prisonniers de guerre.

Mais qu'étaient ces dangers qui avaient leur gloire, auprès de celui que les exilés trouvèrent dans l'acclimatation? Jamais colons ne furent plus éprouvés!

Au lendemain du naufrage une première victime, un enfant de trois ans.

Le mois suivant; janvier 1759, sept décès frappant l'enfance et la jeunesse, de 9 mois à 18 ans.

En mai, une fille de 17 ans.

En octobre, une femme de 72 ans.

Ce n'est rien jusque là, mais une épidémie de petite vérole prend vingt sujets de la mi-novembre à fin décembre et cinq dans le mois suivant, soit vingt-six décès sur les cent soixante-dix réfugiés restant de la colonie, presque la sixième partie en deux mois et demi.

Les naissances ne compensaient pas. A peine nés, les enfants semblaient voués à la mort et six jeunes Acadiens, nés en notre ville, sont morts le 2e ou le 5e jour de leur naissance.

Que de deuils, coup sur coup, frappent parfois la même famille jusqu'à l'extinction! Quels regrets alors pour le pays natal où ils vivaient, poussés de la terre où ils mouraient.

L'année 1760 prit encore six victimes; trois en 1761, deux en 1762; quatre en 1763; quatre en 1764; en totalité cinquante-six, triple dîme payée à l'acclimatation par les cent soixante-dix-neuf naufragés de l'île Saint-Jean.

Et les alliances entre elles, que révèle la liste de ces familles (liste dressée d'après les actes de baptême, de mariage et d'enterrement de nos paroisses) ont fait de leur séjour à Boulogne un deuil continuel pour toutes, et dans ce deuil, la misère, l'amertume du pain de l'exil, Sa Majesté toujours désireuse de réduire les secours que, du reste, elle devait étendre à d'autres Canadiens (Acadiens) débarqués à Lorient. Oh! la pénible situation!

A Boulogne on s'en émut; pour leur venir en aide, on puisa même à la caisse de charité du pays. Une somme de six cents francs fut prise dans la bourse des pauvres, afin de soulager leur misère; on pria l'intendant d'autoriser que, sur le reliquat de compte provenant de l'emprunt dont nous avons parlé ci-dessus, quand notre échevinage percevait les sols des décédés, on dépensât ce qu'il fallait pour acheter des souliers et des chemises aux plus pauvres, lors de leur départ de Boulogne.

En 1763, on parlait de Sainte-Lucie, où ils devaient être envoyés; mais d'après le livret de Jacques Cavillier ils ne partirent que le 22 novembre 1764 pour la Cayenne. Le capitaine Duhamel, du Tréport, commandait le vaisseau qui fit la traversée, déclarée très heureuse, en 49 jours, sans maladie aucune.

Mais comme si la mort avait eu regret de n'avoir pas frappé les passagers, elle enleva le capitaine dans son trajet de Cayenne à la Martinique.

Etaient-ils tous partis? N'y a-t-il pas dans notre population des descendants de ces exilés ayant trouvé une nouvelle patrie et une nouvelle demeure familiale?

Je consulte les noms de ma liste et dès le second je rencontre un Firmin Aucoin qui, en 1785, se marie à Boulogne et qui devient le père de Mme Haffreingue-Aucoin dont l'un des fils a le prénom du grand'père.

Il y a des Sauvé, et M. Ernest Quignon est le descendant de Quignon-Sauvé?

D'autres encore, sans doute, mais j'avoue mon ignorance à leur égard et il est sage de temps à autre de dire : je ne sais pas. C'est une assez bonne conclusion et ce sera la mienne.

Ernest Deseille, archiviste de la ville de Boulogne, 1887.

 

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